Il fut un temps lointain où les petits boulots ne duraient que l’été. Ils servaient à amasser l’argent de poche que je dépenserais l’année d’après. Ca a commencé à 16 ans, le jour où le travail devient légal et obligatoire pour toutes les filles de famille d'ouvriers.
Trouver du travail pour l’été dans un village de 2000 habitants far far away de toute civilisation se révéla une tâche facile pour mon père bien décidé à me caser quelque part. Vu que mon cv aurait consisté en un document manuscrit mentionnant mon nom et mon adresse je devais bien lui faire confiance et commençais aussitôt comme manutentionnaire dans une usine d’œufs.
La classe, comme entrée en matière dans le monde du travail, y a pas mieux.
Les filles de l’usine, entre deux chiffonades m’expliquèrent rapidement que dans la chaîne qui va du fion de la poule à la tortilla, mon rôle serait de récupérer les boites d’œufs sur le tapis roulant, de les étiqueter et de les mettre dans des cartons qu’il fallait ensuite, les uns sur les autres, empiler bien haut. Nul n’est sans savoir que les œufs cassent, et vu ma maigreur de l’époque, la perspective de devoir monter des palettes de cartons pleins d’œufs cassant me laissait perplexe. Je trouvais rapidement le truc et demandais aux âmes charitables de me les monter, mais on m’a vite fait comprendre qu’il valait mieux que je me démerde seule si je ne voulais pas rentrer à pied le soir (en plus d’être un boulot passionnant il était anormalement loin de tout).
J’allais donc pendant deux mois utiliser mes cuisses pour appuyer lesdits cartons afin d’arriver à les monter , ce qui me valu d’avoir sur les jambes un plumetis d'hématomes, qui fit son plus bel effet sur la plage le dimanche.
Je m’étonne encore que la DDASS ne soit jamais venue frapper à la porte de chez ma mère.
Je soupçonne mon père de m'avoir trouvé le pire premier boulot pour que l'idée d'arrêter les études reste une idée bien lointaine si je ne voulais pas finir empileuse de boîtes d'oeufs.
Je ne m'explique toujours pas pourquoi j'y suis retournée l'année suivante, pas trop le choix sans doute.